Accoucher dans la douleur


Blog news, Non classé / vendredi, décembre 27th, 2019

Il y a 6 ans je m’apprêtais à passer la nouvelle année avec les meilleurs vœux qu’ils soient : ceux d’accueillir un nouvel enfant au mois de mai. La promesse d’une petite fille au creux de moi. 2014 allait être merveilleux, tout le monde me le disait à minuit le 31/12/2013. J’en étais persuadée moi aussi.

Et puis tous ces jolis vœux n’ont pas su arrêter le rouleau compresseur de la vie ou plutôt de ce qui en est la fin.

17 mai 2014, dans une semaine j’accouche. C’est ce qu’ont écrit noir sur blanc les médecins.  Je peux certifier que ce jour là le soleil brillait fort, nous éclaboussait de bonne humeur.

Et puis, j’ai décroché mon téléphone au parc avec mon fils de 4 ans et demi. C’était ma maman. Elle m’annonçait l’impossible nouvelle. Ma sœur était morte brutalement et sans raison. C’était impossible, comment cela pouvait être possible d’ailleurs ? elle allait très bien, le matin même, elle avait posté un message sur le réseau social. Elle était vivante, chez elle et puis…pouf plus rien, à 34 ans. Ce n’était pas possible.

L’état de choc. C’est bien ce dans quoi nous avons été plongé. Plus aucun mot que “pourquoi” “que s’est il passé?” “c’est impossible”. Et puis le silence, parce qu’il n’y a plus rien à dire quand la vie s’arrête brutalement.

Au milieu de ce désastre, du chagrin, il y a mon ventre, trop gros pour passer inaperçu. J’ai l’impression de ne pas être à ma place. Je porte la joie sous mon nombril en plein tourment. Et puis je réalise qu’elle ne connaîtra jamais la bouille de sa nièce, ni même son prénom, elle qui m’avait suppliée quelques jours auparavant et moi qui avais résisté.

Chaque jour, chaque réveil est un nouveau couteau qui entaille la plaie ouverte. Je me rappelle que tu es morte, ce que la nuit avait englouti revient en pleine face, comme une claque qui laisse une trace rouge sur la joue.

Chaque soir, je m’endors avec l’impression de tomber dans le vide quand j’imagine que cela pourrait être vrai, que tu sois morte, que nous ne serons plus jamais les 3 filles de la famille, que nous ne serons plus jamais “nous 5”, que je ne t’ai même pas dit “au revoir”. T’étais pas censée mourir.

L’enterrement est prévu au 24 mai. Pile le jour de ma DPA. Alors je te caresse mon bébé, au travers de mon ventre et de mon cœur, je t’implore chaque jour. Ne viens pas avant. Laisse moi lui faire mes adieux une dernière fois.

Je n’ai plus vraiment le temps de penser à toi ma fille, mais toi tu m’offres le  plus beau cadeau que tu pouvais à cet instant. Et ce 24 mai 2014, avec ta coopération j’ai pu accompagner ma sœur jusqu’à sa dernière demeure. Nous lui avons dit au revoir dignement. Et puis après le cimetière, je n’ai pas eu le temps de la commémorer, j’ai filé à mon RDV de DPA à la maternité avec ma petite robe noire, pas celle des grands soirs, celle des graves journées.

J’avais 2h de retard, et puis elles ont pris soin de moi en sachant pourquoi. On a écouté ton cœur pendant 2h car tu leur faisais peur. Alors elles ont décidé de me garder pour la nuit et de déclencher ta venue au lendemain. J’étais ok, tout ce que je ne voulais pas c’était que tu arrives ce jour là, celui où j’avais enterré ma sœur.

Et puis, j’étais dans ma chambre depuis 5 minutes, ton papa venait de partir me chercher des affaires, j’avais ta mamie au téléphone et la pression devait retomber puisque nous avions tenu. Elles sont arrivées comme une grosse vague dans mes entrailles et j’ai tout de suite compris. Le souffle coupé, tu me disais que tu arrivais. Les contractions m’assiégeais.

Il était 19h. A 20h j’étais en salle avec la péridurale.

Je pleurais intérieurement. Tout mais pas ça. Naître le jour d’un enterrement, tu méritais pas ça. Tu méritais ta date, joyeuse, heureuse, car ta venue au monde n’était que de l’ordre de cette promesse là. Déjà que ta naissance serait à jamais associée à sa mort. Pas ça…

Elle a compris. Elle est à peine venue me voir, a limité chacun de ses gestes pour ne pas accélérer le travail et moi je t’ai retenue. J’ai serré contre nature pour que tu ne sortes pas le 24. J’avais même demandé si on pouvait falsifier ta date de naissance. La réponse n’était pas oui.

Mes yeux alternaient entre l’horloge dont les aiguilles avançaient bien trop lentement et le monito qui à chaque décrochement me donnait des suées. J’avais perdu l’insouciance de la vie.

Petit à petit 23h59… puis minuit est arrivé. Nous étions le 25. Enfin ! Tu pouvais arriver. Elle a entrebâillé la porte avec un sourire de victoire. J’avais réussi, nous avions réussi !

J’ai à peine poussé et tu étais là dans mes bras mon bonheur dans la tristesse. Mon phare dans la nuit. Ma fille, mon deuxième enfant.

Jamais je n’aurais imaginé vivre un accouchement pareil teinté et terni par la douleur d’avoir perdu ma sœur. Jamais.

4 réponses à « Accoucher dans la douleur »

  1. Pfiou, c’est puissant, déchirant, extrêmement émouvant. Ce récit est superbement écrit, il m’a tiré les larmes. On ressent l’intensité et les enjeux du moment. Cela a du être extrêmement difficile à vivre, j’espère que depuis vous avez trouvé l’apaisement.

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